L'esprit du lieu

Il y avait, tout près de chez Anne-Laure H-Blanc, un petit étang cerné d’un bois touffus auquel donnait accès un étroit chemin bordé de scintillements. Elle s’y rendait de temps à autre, en diverses saisons, pour en éprouver le mystère et s’émerveiller des jeux inépuisables de la lumière à travers le réseau végétal. L’endroit n’était guère fréquenté que par un jeune cheval qui, aimant la compagnie, accourait du pré voisin dès qu’il la voyait arriver. Les roseaux, les branches et les brindilles animaient sur l’eau des sortes de calligraphies profuses dont les reflets brisaient, déviaient et prolongeaient les traits et entrelacs avec une expressivité spontanée, une exubérance enjouée que la seule imagination d’un artiste n’aurait pu concevoir.
Mais un sinistre jour, pour des raisons qui ne s’embarrassaient pas du respect de la beauté sauvage, le lieu fut sacrifié : après le passage d’un tractopelle, il n’en est resté qu’une dévastation de terre noire et des arbres abattus exhibant leurs racines échevelées. Sa tristesse ravalée, Anne-Laure H-Blanc s’est mis en tête de restituer l’esprit du lieu. De rendre à l’étang, métaphore lui-même de la mémoire avec ses eaux ensommeillées, plus qu’un hommage, une présence transcendée par les moyens de la peinture et du dessin. En évoquant ce qu’il fut, mais aussi ce qui persiste de lui après sa disparition, fond de vase sur lequel les restes végétaux déposés rappellent étonnamment par leur disposition ce que l’eau, transparence et miroir, montrait à sa surface dans l’exaltation de la lumière et l’imbrication des ombres. 
« Comment représenter sans être dans la représentation ? », s’interroge Anne-Laure H-Blanc dans son journal de travail. À partir des notes photographiques qu’elle avait prises lors de ses visites, elle s’est fondée sur une attention aux détails, aux événements infimes d’un univers qui ne peut être mieux dit que par le rappel du fourmillement des sensations qu’il engendre. Ce n’est qu’ainsi, par une approche multipliée, patiente et obstinée, qu’aura pu être transposée à la surface de la toile ou du papier l’apparence changeante de l’eau, recréée la mosaïque impressionniste de ses moires, rendue sa coloration indéfiniment nuancée au gré des heures, et reformée l’écriture instable faite de courbes, nœuds et jambages que de leurs ombres traçaient sur l’incessant palimpseste les tiges et les feuilles.
Plongeant dans la mémoire d’un lieu singulièrement difficile à saisir par la complexité et la profusion de ses composants, Anne-Laure H-Blanc a procédé par superpositions, multipliant les strates picturales pour retrouver les lumières dont son souvenir avait répertorié les tonalités, faisant se chevaucher les profondeurs et les reflets pour rendre compte de la confusion des temps suscitée par la contemplation de l’eau rêveuse. Et cet étang-là, si modeste fut-il, elle l’aura porté par son art à la dimension de « l’étang immémorial » qu’évoque François Cheng dans un poème s’extasiant du mystère de la nature, de sa beauté. Ce lieu précisément remémoré auquel elle a voué la plus vive attention, Anne-Laure H-Blanc, par la force d’une poétique conjuguant légèreté et rigueur, parvient à en proposer une sublimation.

© Jean-Pierre Chambon, janvier 2017


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A la recherche de l'étang perdu


Article paru dans les Affiches de Grenoble (24/02/2017)

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Du versant de l'ombre

 
Avec sa peinture, Anne-Laure H-Blanc nous offre une plongée dans des univers fluides, brumeux et aquatiques, des paysages d’ombre et de lumière froide. Peu de perspective, parfois une ligne évoquant un horizon, mais surtout des voiles gazeux, des aubes glacées, des nuages vaporeux, des flaques noires ou verdâtres, des bouillonnements bleutés, des reflets troublés. Des paysages mystérieux car évanescents, intérieurs et intemporels, issus des sentiments, de la mémoire, et du hasard aussi. Car l’artiste joue d’abord avec les encres et les lavis, les laisse migrer et se chevaucher librement dans le papier intissé qu’elle utilise comme support, avant de s’emparer des formes mystérieuses apparues et de leur insuffler une nouvelle vie, grattant, frottant, effaçant, mouillant et floutant les frontières de la couleur avec une grande maîtrise technique. Surgissent alors de nouveaux paysages, des évocations de lacs, de collines ou de forêts de ce qui n’était jusqu’à présent que des taches et des empreintes semblables à ces arborescences de glace sur une vitre froide ou à ces dendrites d’oxyde de manganèse qui dessinent des illusions de fougères sur une pierre calcaire. Pour cette savoyarde que l’on imagine dans la contemplation des cimes et des grands espaces depuis l’enfance, la peinture est toute à la fois interprétation, reconstruction, suggestion et interrogation sur elle-même. « Ce que je vois du paysage me dit ce que je suis ; ce que je suis me dit le paysage », dit-elle. Une invitation à découvrir nos propres paysages intérieurs au regard des siens.


© Catherine Rigollet pour L'agora des arts
11/2013

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Du versant de l'ombre
 

 
"Du versant de l’ombre" Anne-Laure H-Blanc nous rapporte des univers fluides, brumeux, aquatiques ou montagneux. Dans une lueur toute matinale ou à la tombée du jour, aux premières ou aux dernières lueurs... Nous ne savons plus. Peu importe.

C’est à un temps de pause et de silence que l’artiste nous invite. Bien loin du spectaculaire et du grandiloquent, elle dessine un paysage évanescent, mais tangible. Les lignes marquées par la lisière des forêts, les berges des lacs et les cimes des collines s’épuisent et se confondent. Ce sont les reflets, les lumières, les dissolutions de couleurs qui rendent vivantes ces contrées.

C’est souvent un éclat à peine plus intense, une teinte légèrement plus prononcée, qui attirent et marquent la porte d’entrée vers un espace de voyage. Notre regard peut alors parcourir ces marécages, ces vallées, ces étangs. Notre émotion peut se libérer dans la fusion et les entrelacs des nuances, dans la magie et le mystère des formes, connues et rassurantes, parfois aussi inquiétantes dans leur trouble.

Anne-Laure H-Blanc révèle ici une relation forte et essentielle au paysage. Un passage obligatoire vers un territoire à la fois universel et intime. En permettant à notre œil un voyage libre à l’intérieur du cadre, elle nous autorise le temps d’un retour sur soi. Nous éprouvons et (re)vivons des sensations, des émotions, oubliées, enfouies, latentes. Nous replongeons au cœur de cette relation viscérale à la nature. Nous sommes, au côté de l’artiste, dans le paysage. Il nous englobe. Il devient notre propre panorama intérieur. Nous y cheminons avec nos sens et en conscience. Nous en autorisons le temps.

Le dialogue entre représentation et abstraction fait naître une dématérialisation, un questionnement de l’inconscient, un chemin vers une proposition, une approche du réel par la dématérialisation, ou plutôt la "rematérialisation".

Anne-Laure H-Blanc appréhende le paysage de manière profonde, au delà du geste artistique. Elle s’y dissout et nous invite à cette fusion dans une contemplation, voire une méditation.

Son approche est avant tout sensorielle. Elle est bien sur visuelle, mais traversée aussi par des bruissements, des souffles, des parfums. Sa quête n’est pas celle de la beauté, mais celle de l’expérience, au delà de l’apparence. Elle est proche en cela du philosophe Roger Munier : "Est beau, non pas ce qui confirme, mais dissout l’apparence en sa fermeté, solidité, en son opacité aussi, la rend fluide. Et déjà la défait."

Ses compositions sont les trames sensibles et vibrantes d’une épreuve du réel.

A travers son travail, Anne-Laure H-Blanc s’attache à mettre en relation la notion de "Landscape" (en anglais désigne le paysage que l’on voit, que l’on observe, celui aussi que l’on peint d’après nature) et la notion d’ "Inscape". L’inventeur de cette notion, le poète Gerard Manley Hopkins, désignait ainsi le moyen de «se référer à la beauté des formes naturelles, à la façon dont elles se révèlent à l’observateur».

C’est en alliant une grande maîtrise technique à la possibilité de l’accident et de l’aléatoire qu’Anne-Laure H-Blanc construit ses paysages, leur insuffle vie et mystère. Ils s’inscrivent, entre hommage et distance, dans la lignée millénaire des "Montagnes et rivières" des peintres de la Chine et du Japon.

Son art de l’eau et de la couleur se matérialise par des lavis où couleurs et masses s’amalgament, se chevauchent et se contaminent. Les paysages qui se forment sont aussi les hôtes d’accidents picturaux aléatoires. Au gré des frottages, des effacements, des grattages imprimés par l’artiste, de nouveaux paysages se superposent aux premiers ou s’y substituent, voir se complètent. La perception se démultiplie, offrant une circulation libre à l’intérieur du cadre, ouvrant des perspectives au delà de celui-ci, une invitation à poursuivre son propre cheminement, la découverte de son propre territoire.

"Du versant de l’ombre", Anne-Laure H-Blanc tisse les fils physique, mental et émotionnel qui nous unissent à la nature. Liens que nous éprouvons au coeur même de celle-ci ou par son éloignement. Elle dessine une cartographie personnelle et nous encourage à écouter notre propre paysage intérieur à la lumière des siens.

© Olivier Bourgoin, attaché de presse pour la Galerie Imagineo
01/10/2013

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L'invisible, la reconnaissance

 
                               
 
                              Il y a encore de la beauté à aller
                                 chercher au versant de l'ombre

                                Gérard Titus-Carmel
 
                               L'invisible est un creux dans le
                                 visible

                                 Maurice Merleau-Ponty
 


Même sous les yeux et les mains, le paysage reste souvent insaisissable, nous confronte  à la perte.
Le jour, la lumière reviennent dans quelques couleurs seules et sombres.
 
*
 
Le regard retient la pauvreté des couleurs, c'est-à-dire leur nudité nécessaire.
Le paysage laisse voir la terre, le ciel, les chemins qui les gardent et les traversent, leur perte soudaine dans le regard.
De son désir d'errer, sa jouissance à s'égarer,  se perdre souligne Claude Ollier.
Il n'y a pas d'éclat, à la vue de ce qui manque à la vue, de ce qui se perd dans le regard de ce paysage. Il y a l'obscur où errer, s'égarer, se perdre.
La peinture est corps de lumière en manque : ce sont des mots de  Claude Ollier.
*
 
L'artiste regarde le paysage au moment même où le regard se perd ici et là dans les couleurs à la limite de l'insaisissable.
 
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La lumière est un nom de fin du jour.
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Le paysage n'est pas représentable, il est la reconnaissance éperdue du présent, de la présence dans les yeux et les mains de l'artiste. Ici, le dehors donne aux yeux et aux mains des points de retrait où les couleurs se retournent.
 
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L'artiste s'attache au moins du monde pour reprendre des mots de Roger Munier, qui dit encore : Est beau, non pas ce qui confirme, mais dissout l'apparence en sa fermeté, solidité, en son opacité aussi, la rend fluide. Et déjà la défait.
 
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Il y a ici des points de retrait, des creux pour donner, un temps, une forme passagère à l'inquiétude, pour frayer l'invisible dans la profondeur du paysage.
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Le paysage finit toujours par être abstrait, il se déplace de quelques couleurs seules et sombres vers l'osbcur. L'artiste guette à l'extrême  l'invisible, part en reconnaissance dans le moindre repli.
L'ombre finit par parler bas avec la lumière.
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Y a-t-il toujours une perspective quand l'ombre parle bas avec la lumière ?
 
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La seule perspective du paysage est peut-être l'invisible, si ce n'est que l'invisible fait souvent défaut dans les yeux et les mains.
L'ombre s'efface au sol et au ciel, mais reste une touche de lumière pour peut-être reconnaître l'invisible.
Il n'y a plus rien en vue que la nudité.

 
© Jean-Gabriel Cosculluela, L'invisible, la reconnaissance
03 août 2013
                                 
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Le rêve est un paysage où l'on se noie
 

 
Article paru dans Les Affiches de Grenoble du 03/02/2012